Les gars, c'est les vacances !
"De toutes ces larmes que je n'ai pas versées quand je faisais front, je faisais bloc, je faisais face : seule devant ma classe je n'avais pas d'autre choix que d'être blindée pour rendre « coup pour coup » - en faisant en sorte qu'au coup de gueule réponde un coup de maître, qu'au coup de sang réponde un coup de main, qu'au coup bas réponde un coup de pouce. L'effort d'abnégation, cette manière de se hisser toujours au dessus de soi et des pentes de la pulsion et de l'émotion est d'une exigence folle, exténuante, improbable (on n'y arrive pas toujours) mais il est essentiel au geste pédagogique. Au passage, il comprime à l'intérieur du pédagogue une foultitude de ressentis inexprimables, qui finissent par faire une sacrée pelote d'amour, de chagrin et de colère qu'on roule en boule au fond de soi. C'est cette boule-là qui a explosé pendant que je regardais le film.
Boule d'amour : ces bouilles de loulous, leurs sourires éblouissants, cette enfance en eux qui continue de miroiter sous les ombres dures de l'ingrate adolescence, leur énergie inusable et les moments de grâce qui leur fait débusquer une vérité explosive dans une remarque candide, tout ça, oui, je l'ai aimé, je l'aime encore, dans une sensation viscérale qui peut faire mal aux tripes. Les miens étaient un peu plus âgés (et beaucoup plus nombreux) ça ne change pas grand chose : il reste de cette enfance, de cette énergie et de cette candeur jusque tard dans la vie.
Boule de chagrin : les loulous échouent, souvent, se trompent, s'égarent, se fourvoient, ils sont faibles, s'enfoncent dans des impasses bien qu'on leur ait montré le panneau « voie sans issue », ils persistent, se cognent aux murs, ils ont mal, ils ont honte, ils sont humiliés, ils recommencent encore, leurs efforts triomphent parfois mais pour de si petits progrès, comparé au chemin qui reste à faire et au monde qui les attend.
Boule de colère : toute cette adversité dont ils ont à triompher dans les murs de l'école se déploie hors les murs de l'école sans qu'on n'y puisse rien. Ce qui est terrible dans le film, c'est tout son hors champ. Hors champ géographique, où l'on devine le quartier sans guère de mixité sociale, faisant voisiner les pauvres et les misérables, les chômeurs et les travailleurs pauvres, les déçus et les désespérés : l'école n'a pas de prise sur tout ça qui lui arrive pourtant en pleine poire, dans ses murs, qu'elle doit tenter de désamorcer alors qu'au fond, ce tout ça du dehors invalide, purement et simplement, le projet qu'elle se donne. Nos élèves n'y croient pas, à l'école émancipatrice, au savoir libérateur, à la culture citoyenne, édifiante. Parce qu'ils ont des yeux pour voir ce qui se passe en dehors de l'école, qui dément tout ce que l'école dit."